Marque de Qualité Territoriale de Chefchaouen : Une démarche collective au service du développement territorial

MAROC, Novembre 2016                                                                                                                   .


En 2010, Chefchaouen, commune de 45000 habitants du Rif Occidental Marocain, est reconnue avec trois autres villes du pourtour méditerranéen comme Communauté Emblématique de la Diète Méditerranéenne par l’UNESCO. La reconnaissance du territoire comme porteur d’un Patrimoine Immatériel de l’Humanité, incarné par un ensemble de pratiques et valeurs liées à l’agriculture et à l’alimentation en méditerranée, a participé à l’émergence d’une dynamique de développement territorial associé à son identité culturelle.

table-gouter-terroir-de-chaouen

Du paysage à la table, le concept de Diète Méditerranéenne représente l’ensemble des savoir-faire, connaissances, traditions et pratiques agronomiques, socioculturelles et culinaires des pays méditerranéens.

 

 

20160414-mdm-logo-frPortée par la Commune Urbaine de Chefchaouen et un ensemble d’acteurs de la société civile, cette dynamique s’est traduite par de nombreuses actions concrètes que D&D a accompagné et/ou suivies : création de l’Agence Municipale pour le développement territorial, dotation de la commune en plans stratégiques de développement, mise en place d’un observatoire du tourisme, rénovation et
valorisation d’éléments patrimoniaux tangibles, créations de circuits touristiques intégrés, création d’un musée de la Diète Méditerranéenne, insertion et participation à de multiples réseaux internationaux d’échanges sur le développement territorial associé à l’identité culturelle du territoire, etc.

 

plan-dm

En 2013, la Commune Urbaine a confié à D&D la définition participative d’un plan stratégique de valorisation de la Diète Méditerranéenne pour le territoire de Chefchaouen. Celui-ci est décliné en 4 axes : I) préservation et valorisation des patrimoines, II) renforcement des capacités, III) sensibilisation et communication et IV) gouvernance. Parmi les nombreuses actions, la création d’un signe distinctif pour les produits et services de qualité du territoire liés aux patrimoines de la Diète Méditerranéenne a été proposée.

De plus, à cette même période, une première expérience d’articulation et d’engagement entre quelques restaurateurs de Chefchaouen et producteurs en agroécologie de la commune de Bellota (Ouezzane) a été mise en place, formant le Réseau des Restaurateurs engagés, avec l’appui de l’Association AFHTA et du Geres. Le réseau des Restaurateurs Engagés de Chefchaouen est une expérience très importante sur le territoire et une base pour le développement de la MQT.

 

Avec l’appui de la coopération espagnole au travers du FAMSI (Fond des Municipalités Andalouses pour la Solidarité Internationale), la Commune Urbaine de Chefchaouen a pu lancer le processus de création de la Marque de Qualité Territoriale (MQT) de Chefchaouen.

Les objectifs de la Marque de Qualité Territoriale sont multiples :

  1.        Identifier et certifier les produits agricoles, agroalimentaires et artisanaux ainsi que les services de restauration, d’hébergement et autres services proposés par les opérateurs touristiques du territoire, qui sont de qualité et engagés pour préserver et valoriser les patrimoines naturels et culturels liés à la Diète Méditerranéenne ;
  2.        Créer des synergies entre les secteurs d’activités principaux (et légaux) du territoire, à savoir l’agriculture paysanne, l’élevage, la transformation agroalimentaire, l’artisanat et le tourisme, afin de renforcer le tissu économique sur et pour le territoire ;
  3.        Créer une dynamique d’amélioration continue et de renforcement des capacités des professionnels du territoire, dans une optique de Solidarité, de Qualité et d’Ethique ;
  4.        Favoriser un développement durable, local, juste et propre ;
  5.        Instaurer un organe transparent et multi-acteurs de gouvernance au service du développement local.

 

Une présence continue et engagée de Diversités & Développement

 

Diversités & Développement a ainsi tout au long de l’année 2016 accompagné la mise en place du processus de MQT et coordonné la consultation territoriale pour définir les bases de la future Marque de Qualité Territoriale Chefchaouen – Diète Méditerranéenne.

Ce travail a été réalisé en partenariat avec l’Association Talassemtane pour l’Environnement et le Développement (ATED), le Conseil Provincial du Tourisme (CPT) et l’Agence Municipale pour le Développement de Chefchaouen (AMDC), avec le financement du FAMSI.

La première étape de l’accompagnement du bureau de D&D, présenté dans l’article de Février 2016, a consisté en :

  •          La réalisation d’une étude Benchmarking sur les processus proches et/ou similaires au Maroc et à l’international, afin de présenter aux acteurs du territoire quels sont les objectifs d’une telle démarche et des exemples concrets existants. Ce travail a permis de donner une base pour les premiers échanges sur ce que devrait être la Marque de Qualité Territoriale de Chefchaouen.
  •           La définition d’une feuille de route : grâce à sa connaissance fine du territoire et de ses enjeux, mais aussi à l’expertise et au réseau de D&D et de la plateforme DB&T, nous avons dressé un arbre des actions à réaliser sur une période de trois ans pour mettre en place la MQT et garantir son appropriation, son fonctionnement et sa durabilité. Cette feuille de route doit aussi permettre aux acteurs locaux de faire un suivi du processus et de pouvoir flécher des possibles financements (nationaux ou de la coopération) de manière à ce qu’ils soient cohérents avec les dynamiques en cours.
  •            La constitution d’un Groupe de Travail sur la MQT : ce groupe de travail est constitué de représentants d’institutions publiques telles que les délégations du Ministère de l’Agriculture, du Ministère de la Culture, du Ministère du Tourisme et du Ministère de l’Artisanat, la Commune Urbaine de Chefchaouen et le Conseil Provincial du Tourisme, mais aussi par des représentants de la société civile et des professionnels, tels que les Association ATED, AFHTA et ADL, le réseau RIAM et Slow Food Maroc. Ce groupe de travail s’est réunis régulièrement et a pour but de suivre et accompagner les décisions prises pour la constitution de la MQT.

12067116_10153622482774217_616710354_n-1

  •           La définition du règlement de la MQT et des statuts du Comité de Gestion de la MQT : grâce à l’animation d’ateliers de réflexion et d’échange avec les membres du Groupe de Travail, D&D a pu définir de manière concertée les grandes lignes de fonctionnement de la Marque : types de produits et services que la marque pourra certifier, processus de certification, périmètre de certification, propriétaire de la Marque, éléments de communication, etc.
  •           La révision de la législation en vigueur pour créer une MQT : une telle Marque n’existe pas au Maroc, bien que la loi définisse et reconnaisse les Marques Collectives de certification. Ce travail a permis d’identifier les étapes de création et d’enregistrement légal de la MQT de Chefchaouen.

 

L’implication des professionnels du territoire est déterminante 

A la suite de cette première étape, D&D a dirigé son travail auprès des professionnels du territoire, futurs bénéficiaires et porteurs de la Marque de Qualité Territoriale de Chefchaouen. Par professionnels, il s’agit bien des agriculteurs et paysans locaux, membre des coopératives de produits de terroir, artisans, restaurateurs, hôteliers et gîteurs, guides touristiques et agences de voyage.

Cette étape cruciale a eu pour objectifs de : i) informer et sensibiliser les professionnels sur la démarche, ses objectifs et l’intérêt de créer une telle Marque sur le territoire ; ii) réunir un groupe de professionnels par secteur d’activité avec lesquels travailler dans la continuité ; iii) réfléchir et définir conjointement la qualité des produits et services que la MQT de Chefchaouen devrait représenter ; iv) définir les critères d’évaluation de cette qualité pour constituer les 6 cahiers des charges de la MQT.

aceite-de-oliva-1

L’implication des professionnels du territoire est fondamentale car la MQT doit être un outil à leur service, pour une meilleure acceptation sur le marché tout en étant acteur du développement durable de leur territoire. Leur appropriation et leur implication dans la création et dans le fonctionnement de la MQT est donc fondamentale. Autrement, la MQT risquerait d’être une coquille vide.

Un autre enjeu, tout aussi important, a été de trouver un équilibre entre des objectifs à atteindre en termes d’exigence de qualité, les capacités actuelles des professionnels et le contexte socio-économique et politique. En effet, imposer des critères trop ambitieux, bien que souhaitables, risque d’exclure la plupart des acteurs économiques du territoire, qui n’ont pas les ressources et/ou les capacités pour engager les changements nécessaires pour respecter lesdits critères. A l’inverse, réduire l’exigence des critères de qualité au minimum risquerait de rendre la MQT artificielle et de tromper le consommateur qui s’attend à certains standards de qualité, ce qui, dans ce cas précis complètement novateur au Maroc, porterait préjudice tant au territoire qu’à l’intérêt de répliquer une telle démarche dans d’autres territoires au Maroc.

img_1291

 

Avec une équipe de 6 animateurs, que nous avons formés lors d’une semaine intense de formation en Juillet 2016 et encadrés les cinq mois suivants, D&D a coordonné un grand travail de consultation auprès des professionnels de la province de Chefchaouen.

Les premiers échanges, à la suite d’un processus d’information sur la démarche, ont porté sur les caractéristiques de qualité que les professionnels de chaque secteur considéraient comme devant être reflétés par la Marque afin de parler de qualité territoriale :

  • caractéristique de fraîcheur et de saisonnalité des produits,
  • le lien avec les savoir-faire locaux et traditionnels,
  • l’hygiène,
  • la préservation des ressources naturelles,
  • la production biologique,
  • la provenance de la matière première,
  • l’aspect visuel extérieur,
  • la consommation locale traditionnelle,
  • la rémunération juste et les conditions de travail,
  • l’organisation démocratique au sein des groupements et coopératives,
  • l’attention au client,
  • la consommation énergétique,
  • la gastronomie traditionnelle,
  • etc.

Ces échanges n’avaient pas pour but direct de définir les critères des cahiers des charges, mais bien d’engager la réflexion sur les différentes notions de qualité pouvant être intégrées aux cahiers des charges. Ces différents aspects, tous souhaitables, ont alors été priorisés pour chacun des secteurs selon l’importance que les professionnels leur donnaient mais aussi leur capacité, afin de commencer à dessiner ce que seront des cahiers des charges progressifs.

 

14801196_10154154554064217_621362052_n

Avant de définir et de discuter des critères de qualité constitutifs des cahiers des charges, un diagnostic des problématiques (liées aux thèmes cités précédemment) qui sont rencontrées dans chacun des secteurs a été réalisé grâce à un ensemble d’entretiens individuels directifs et semi-directifs.

C’est bien la mise en perspective des discussions sur les différentes notions de qualité avec le diagnostic de chacun des secteurs, qui a permis de formuler une proposition de 6 cahiers des charges progressifs. Ces propositions ont alors été discutées, alimentées, modifiées et complétées par chaque groupe de professionnels lors d’ateliers participatifs.

 

Au total, le travail de consultation territorial pour la définition des cahiers des charge aura permis d’organiser 35 ateliers participatifs par secteurs ou mixte et 90 entretiens individuels, impliquant près de 120 professionnels du territoire de Chefchaouen.

De plus, depuis le début de l’année 2016, 6 réunions du Groupe de Travail d’une demi-journée ont accompagné ce processus.

 

Les six cahiers des charges de la MQT :

table-produits-du-terroir

              • Produits agricoles frais
              • Produits agricoles transformés
              • Produits artisanaux (différenciés en produits traditionnels et innovants)
              • Restaurants (différenciés en restaurants et point de restauration de Spécialités Chefchaounies)
              • Hébergements (urbains et ruraux)
              • Opérateurs touristiques

Tous les cahiers des charges intègrent des critères liés à l’hygiène, la provenance de la matière première (locale), la saisonnalité et le respect des ressources naturelles, le lien avec le territoire, ses savoir-faire et son identité culturelle, la valorisation des produits de terroir, de l’artisanat local et des patrimoines naturels et culturels, le soutient à l’agriculture locale et familiale, la consommation énergétique, etc.

Ces cahiers des charges sont progressifs, c’est-à-dire qu’ils proposent trois niveaux de certification. Un élément graphique permettra aux consommateurs de savoir à quel niveau de qualité le produit ou le service est engagé (sur le système d’une étoile, deux étoiles, trois étoiles, mais avec un autre repère que l’étoile). Chaque professionnel pourra choisir le niveau de certification qu’il souhaite et est alors incité à être dans une démarche d’amélioration continue.

 

20150516_172628Etant donné que l’un des objectifs de la marque est bien la création de synergies entre les secteurs d’activité, ce qui en fait d’ailleurs un élément de ladite qualité portée par la marque, la connaissance et les échanges entre les secteurs ont été déterminants dans la formulation des critères. En effet, les restaurateurs sont infiniment dépendants des agriculteurs mais les agriculteurs ont aussi besoin des restaurateurs pour planifier leurs productions, les opérateurs touristiques sont dépendants des restaurateurs, hébergeurs et guides, etc. La participation de certaines personnes clés dans des ateliers de plusieurs secteurs, mais aussi les échanges quotidiens entre les animateurs ont été déterminants pour définir des cahiers des charges qui intègrent les logiques et contraintes de chacun des secteurs, afin de faciliter et d’encourager les synergies. Bien sûr, cela n’est pas une fin en soi, des lieux d’échanges entre professionnels des différents secteurs devront être créés d’une manière ou d’une autre, car la communication régulière entre les professionnels sera essentielle pour la création de synergies. La MQT et ses cahiers des charges doivent être perçus comme des catalyseurs…

Un autre aspect qu’il a fallu prendre en compte pour la définition des critères des cahiers des charges est la législation en vigueur concernant principalement les normes de sécurité sanitaire et alimentaire des produits agroalimentaires, et le système de classification des établissements de restauration et d’hébergement découlant de la stratégie du Ministère du Tourisme pour la mise à niveau de la qualité des établissements touristiques. Dans le contexte de création de la MQT de Chefchaouen, la Commune Urbaine de Chefchaouen porte la démarche et sera la propriétaire légale de la MQT. Elle sera alors la responsable légale de la marque et donc des produits et services qu’elle certifie. Ainsi, il n’est pas envisageable que la Commune puisse certifier des produits ou services qui d’une manière ou d’une autre ne sont pas dans le respect de la législation définie par les services étatiques. Le défis repose alors dans la mise en cohérence de visions de qualité qui peuvent parfois s’opposer ou du moins dont l’application des normes et critères n’impliquent pas les mêmes démarches pour les professionnels.  Ceci en prenant en compte un système administratif d’application des lois encore faible, en particulier dans une région rurale telle que celle de Chefchaouen.


img_6517



Prochaines étapes et perspectives :

 

La démarche de création de la MQT de Chefchaouen a ainsi accompli une grande avancée cette année 2016, mais ce n’est que le début du processus ! De nombreuses actions sont encore à mettre en place et la démarche doit être éprouvée et être ajustée si nécessaire.

Mis à part l’enregistrement légal de la MQT auprès de l’Office Marocain de la Propriété Intellectuelle, la prochaine étape consistera à réaliser les premières certifications, pour chacun des secteurs d’activités relatifs aux 6 cahiers des charges. Ceci impliquera entre autre de mettre en place concrètement le dispositif d’évaluation et de certification prévu dans le règlement, de traduire les cahiers des charge en grille d’évaluation, d’identifier la ou les personnes en charge de réaliser l’évaluation sur le terrain de manière à garantir une transparence totale.

La communication sur le processus de certification sera aussi déterminante. Les professionnels doivent être en mesure de comprendre exactement l’intérêt de s’impliquer dans une telle démarche, mais aussi ce que cela implique en terme de respect des cahiers des charges et d’engagement pour le territoire. Ils doivent aussi être en mesure de comprendre clairement le système de certification et être convaincu de sa transparence. Des outils de communication seront nécessaires à cet effet, ainsi qu’un large travail de sensibilisation et d’animation sur le territoire, et bien sûr de renforcement des capacités des professionnels.

Aussi, la communication vis-à-vis du consommateur n’est pas à négliger. En effet, si le consommateur n’a pas conscience de l’engagement des professionnels certifiés, il ne sera pas enclin à favoriser les produits et services certifiés. Des outils de communications en plusieurs langues et largement diffusés devront être accessibles pour les consommateurs. De plus, jusque maintenant, ils n’ont pas été intégrés à la démarche de mise en place de la MQT. Hors, le consommateur est aussi un acteur à prendre en compte dans le processus. Bien qu’il n’existe pas de groupe de consommateurs locaux identifiés, et que les touristes sont sur le territoire de manière ponctuelle par définition, une plateforme sur internet permettant de recevoir les appréciations des consommateurs pourrait être une solution, à condition que celle-ci soit régulièrement suivie et dynamique sur les réseaux sociaux par exemple.

img_3588

Enfin, la durabilité de la MQT doit être pensée rapidement, car la MQT ne pourra être viable si elle dépend uniquement de financements extérieurs. C’est un enjeu fondamental, qui reposera sur plusieurs variables telles que la capacité des professionnels à s’auto-organiser et de communiquer au sein de chaque secteur et entre secteurs d’activités, mais aussi les modalités d’autofinancement de la MQT qui sont encore à définir.

Aujourd’hui les acteurs locaux, tant publics, privés qu’associatifs, ont abouti à une réflexion construite sur des notions complexes que sont le lien au territoire et à ses patrimoines, le développement local, la qualité des produits et services, la gouvernance. Les outils et les capacités sont en place pour faciliter la prise de décision et l’action collective pour poursuivre la démarche. 

Florence Arsonneau 

Add a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *